5° dimanche de Pâques
D'habitude, nous les cathos, quand on en prend plein la tête, cela vient en général de personnes qui n'aiment pas trop l'Eglise, ceux que nos arrières grand-parents, à l'époque, appelaient des "bouffeurs de curés". Mais ce soir, contre toute attente, celui qui nous plombe le moral, c'est Jésus avec son "sans moi, vous ne pouvez rien faire." Traduit en language Abbé Simon d'Artigue - attention les oreilles - cela donnerait quelque chose du genre "sans moi vous n'êtes qu'une bande de moules..." En gros. On attendrait une parole plus encouragente, plus "positive attitude" dans la bouche de notre Sauveur. Mais non, Jésus insiste, "si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est comme un sarment qu'on a jeté dehors et qui se dessèche". Un bout de bois sec, bon à brûler, voilà ce que nous sommes condamnés à être sans Jésus.
C'est pas avec des propos de ce genres que l'on se fait des amis dans la vie. Cependant, c'est la méthode Jésus et ça marche ainsi depuis 2000 ans. A l'apôtre Pierre qui lui redit son attachement, Jésus lui sort sans ambage: "avant que le cop ait chanté trois fois, tu m'auras renié trois fois." Pour gagner le coeur de ste. Catherine de Sienne, il ne trouve rien de mieux que de lui déclarer : "Tu es celle qui n'est pas. Je suis celui qui est". Et en y réfléchissant bien, Jésus nous dit en fait la même chose chaque année au moment de l'imposition des cendres : "souviens-toi que tu es poussières et que tu retourneras à la poussière."
A quel jeu Dieu joue-t-il en nous traitant de la sorte ? Sûrement pas le jeu de la démagogie. Jésus n'est pas du genre à nous carresser dans le dos en nous disant que nous sommes les plus beaux, les plus forts, l'élite du genre humain et qu'il désire vraiment nous voir intégrer son carré VIP. Non, Jésus ne mange pas de ce pain là, car lui, il nous aime. C'est pour cela qu'il nous parle en vérité. A ceux qu'on aime, on ne raconte pas d'histoire. Une histoire d'amour qui serait basée sur un mensonge ou du moins une réalité enjolivée, c'est une histoire d'amour vouée à l'échec. Le franc-parlé de Jésus, "sans moi, vous ne pouvez rien faire", n'est pas l'expression d'un Dieu-oppresseur qui voudrait nous maintenir sous son pouvoir en nous humiliant. Mais c'est bien au contraire une déclaration d'amour. En nous disant "sans moi vous ne pouvez rien faire", Jésus nous dit aussi implicitement : "avec moi, malgré vos faiblesses, vous pourrez tout faire." "Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez tout ce que vous voudrez, et vous l'obtiendrez."
Dans notre vie chrétienne, notre relation à Dieu ne repose ainsi sur aucun malentendu. Dieu nous donne son amitié en toute connaissance de cause. Il nous aime pour ce que nous sommes - pas grand chose en fait - et il nous le fait savoir. C'est ce qu'on appelle l'apprentissage de l'humilité et c'est bien souvent une des premières choses qu'on apprend lorsqu'on décide de prendre au sérieux sa vie chrétienne. C'est un peu douloureux, mais c'est libérateur. L'humilité chrétienne ne consiste pas à dire que "je ne veux rien ou que je suis nul ou que je fais toujours les mêmes péchés", à s'auto-flageller en somme, mais tout simplement à reconnaître qu'avec mes propres forces je n'y arriverai pas.
L'expérience de l'humilité, l'acceptation de ce que nous sommes vraiment, c'est le déclic nécessaire à tout changement dans notre vie. Tant que je n'ai pas dit "Seigneur sans toi je ne peux rien faire", rien de fait ne changera dans ma vie. Les saints l'ont bien compris. C'est au coeur même de notre faiblesse offerte à Dieu que la force divine se manifeste. "Je peux tout en celui qui me rend fort" nous dit s. Paul. Alors fonçons dans les bras de Jésus, comme des petits enfants, sans nous soucier de savoir si nous sommes assez beaux ou assez forts. Nul ne sera jamais digne de son amour. Son amour, il le donne à qui veut demeurer en lui. Alors, oui, fonçons dans la foi vers Jésus, si nous ne voulons pas avoir le coeur tout sec. Ceux qui l'ont fait peuvent vous témoigner que ça marche. Combien de fois, ai-je moi-même entendu : "C'est drôle, mon Père, mais depuis que je me suis remis à prier, à aller à la messe, à me confesser régulièrement, c'est comme si mon coeur se dilatait. C'est comme si je revivais à nouveau." Oui, Il est là le secret d'une vie heureuse. Il suffit d'oser baisser un peu la tête, de maître de côté notre orgueil, pour franchir la porte de notre mère l'Eglise qui nous attend pour nous offrir tous les trésors de la grâce.
Fr Sébastien Perdrix o.p.